Quelqu’un disait que si Dieu trouve que ce qui se fait au Sénégal en matière de religion n’est pas assez pour lui, alors Il sera déçu—estimant que dans ce domaine, il n’y a pas plus dégourdis que les sénégalais. Cet homme qui connait bien le monde musulman a certainement raison. Mais force est de noter que depuis cette déclaration, l’eau n’a cessé de couler sous le pont charriant boue et débris.
Les religieux ont toujours été à l’avant-garde du combat contre la dépravation des mœurs mais il faut dire qu’aujourd’hui leurs voix se font de moins en moins audibles. Parce que la plupart des sénégalais ont une conception figée de la sainteté, ils sont devenus très critiques à l’endroit du religieux. Cette conception renvoie très souvent à une personne détachée de ce bas monde, un ermite, une personne qui ne parle que de Dieu. Cette représentation est tellement encrée dans nos esprits que ceux qui veulent se passer pour des saints s’enturbannent la tête, portent des habits blancs, ont un chapelet et Coran à la main, parlent peu et d’une voix presque inaudible et mentionnent très souvent Dieu—regardez les représentations de nos grands marabouts. Seul le contraire pourrait étonner. Et comme l’on dit, les apparences peuvent être trompeuses ; il faut être plus clairvoyant que ça selon Serigne Touba :
1448. Tu vois certains de ces faux chefs religieux (assoiffés de fortune et de prestige) la tête enturbannée, la figure soigneusement voilée
1449. Cherchant par ce fait à ressembler aux vrais chefs spirituels, probes et vertueux dont le souci n'est tout le temps, que d'obtenir l'agrément d'ALLAH Très-Haut
1450. Ces aigrefins-là évoquent très souvent ALLAH par leur langue alors que leur cœur reste parmi les plus corrompus de ce monde.
Alors, pourquoi les sénégalais voient-il d’un très mauvais œil l’immixtion du religieux dans la politique ? Parce que leur représentation négative de la politique fait que n’est pas saint le religieux qui s’y frotte ou qui prend position—il a reçu des faveurs du pouvoir. Cela peut être vrai mais, encore une fois, ces arguments ne sont pas profonds car Serigne Touba nous enseigne qu’il n’est pas chose aisée de reconnaitre un Saint:
1403. "Certes, il est plus difficile, nous dit-il, de reconnaître le Saint que de connaître ALLAH, le Très-Haut"
1404. Car la grandeur du Très-Haut est évidente elle n'est point cachée à quiconque réfléchit bien
1405. Quant au Saint il est dissimulé partout où il se trouve, parmi les créatures humaines
1406. Mangeant, buvant comme tout être vivant, il agit et réagit de la même manière que les autres et subit le mal
1407. Mais, malgré tout, les Saints sont des élus cachés dans les lieux secrets de l'enceinte scellée du Tout-Puissant, seuls leurs semblables les reconnaissent (Masaalik).
D’autres sont nostalgiques et pensent tout bonnement que les « gros poissons » sont finis et qu’ils ne restent que les « petits ». En d’autres termes, il n’y a plus de saints. Mais, là aussi, c’est faire de la miséricorde d’Allah une exclusivité, ce qui n’est pas le cas :
Ne fais pas des avantages qu' ALLAH donne, une exclusivité aux seuls anciens, car tu serais ainsi borné et égaré.
Car il arrive qu'un homme d'époque récente connaisse de secrets qu’ignorait un homme plus ancien(Serigne Touba, Masaalik, v.51-52).
Et citant le Prophète (PSL) au vers 53,
"Une fine pluie peut en devancer une abondante, mais l'avantage est pour l'abondante et non pour la fine "
Aussi, relativisons quand on parle de ce bas monde car il est intimement lié à l’Au-delà :
Cette place de choix que j’ai eue auprès du Serviteur,
C’est ici-bas que je l’ai cherchée pour l’avoir méritée (Serigne Touba, Jaawartu).
Mais mon opinion est que nos mœurs si dégradées, nos cœurs si voilés et notre esprit tellement critique qu'il nous est presque impossible d’atteindre le discernement. La distance qui nous sépare de ces gros poissons auxquels nous nous référons est aujourd’hui tellement abyssale que, comme disait un mystique, nous les prendrions pour des fous et eux nous prendraient pour des mécréants.
Il est fréquent d’entendre des gens dire qu’ils n’ont pas besoin d’un Guide spirituel, d’autres que ce dernier n’a pas à interférer dans leur vie privée. La modernité est passée par là : les gens n’acceptent des guides religieux que ce qui les agréent et rejettent tout ce qui contrarie leur âme charnelle. Le manque de confiance a fini par gangréner la relation entre le chef religieux et le peuple. En conséquence, chaque chef religieux se contente de gérer ses disciples. Et ce sera ainsi.
Que faut-il faire ? Croire d’abord que, aussi dépravé que ce monde puisse être, Dieu y enverra toujours sa miséricorde c’est-à-dire, des saints pour expliquer les écrits et les modéliser, non en fonction d’un monde disparu, mais des réalités contemporaines. Car, de l’obscurité, Il fait aussi jaillir la lumière, on ne sait comment. Et personne ne pourra L’indexer demain. Aussi, pour distinguer la bonne graine de l’ivraie, faut-il avoir confiance et chercher patiemment. C’est une injonction divine.
La cause de cette attitude réfractaire de l’homme moderne qui réfute la soumission de l’homme à l’Homme (le Saint)—et à se limiter uniquement aux 5 piliers de l’Islam (la sharia), c’est son ignorance du soufisme comme le décrit Serigne Touba :
624. je dis que les générations de notre temps ignorent la science mystique et perdent par là beaucoup d'avantages
625. Ils ignorent que le soufisme constitue un chemin menant jusqu'à l'enceinte scellée; leur perte est lourde!
626. Ils ignorent qu'il procure le meilleur viatique le jour de la désillusion, quand la grande peur frappe les créatures
627. Ils ignorent qu'il est la meilleure des sciences dans lesquelles l'homme passe sa vie entière
628. Ils ignorent qu'il confère à l'homme la droiture et la garantie contre le blâme
629. Certains d'entre eux vouent au soufisme une haine implacable par ce que leur cœur est spirituellement malade
630. Certains le taxent d'extrémisme, d'exagération dans la foi et dans les actes de dévotion
631. Certains le blâment à cause de leur paresse, de leur amour du plaisir et de leur manque de courage
632. Certains désignent les soufis en s'écriant : " voilà des extrémistes égarés de notre communauté " alors que ce sont eux qui sont les vrais égarés (Masaalik).
Il faut beaucoup de clairvoyance et de discernement au croyant pour ne pas sombrer dans l’erreur fatale. Cela est-il possible ? Oui, mais les gens prennent-ils le temps de chercher ? Car j’ai l’impression que même pour les actes cultuels les mieux partagés au Sénégal comme la Tabaski, la korité ou le Gamou, nous manquons encore de discernement.
Sans entrer dans les détails de la Tabaski, donnons-nous la même importance, consacrons-nous les mêmes efforts au Gamou ? Aussi importante qu’elle soit, la Tabaski n’est qu’une tradition du prophète Ibrahima (PSL) perpétuée par le prophète Mouhamad (PSL). Aussi vrai qu’Ibrahima (PSL) est « l’ami de Dieu » et « le père des prophètes », Mouhamad est l’origine et l’essence de tous les prophètes, celui sans qui Dieu n’aurait pas créé Ibrahima. Aussi vrai qu’un musulman doit croire à Ibrahima (PSL) et à tous les autres prophètes de Dieu, Mouhamad (PSL) est celui à qui nous musulmans sommes directement liés. Alors comment se fait-il que la Tabaski apparait comme la plus grande fête religieuse au Sénégal ? Ne me dites pas que c’est parce que Dieu et son Prophète n’ont pas ordonné le Gamou ou que la Tabaski est un don exceptionnel sans lequel on aurait tué des personnes à la place du mouton. Pour ce qui est du deuxième « argument », sachez qu’on finit tôt ou tard dans une tombe quelle que soit la nature de la mort.
Seuls la clairvoyance et discernement nous permettent de voir la logique à investir plus sinon autant sur le Gamou que sur la Tabaski même s’il n’y a pas une injonction formelle dans ce sens. En effet, le Gamou comporte plus de bienfaits que la Tabaski. Ensuite, si la Tabaski est une sunna, le Gamou, lui, est une obligation selon Serigne Touba:
Sa Naissance est Glorieuse, Bénite et Respectueuse ; sa célébration est obligatoire pour tout chef
Sa célébration conformément à la Sunna (la Tradition) nous conduit vers le Paradis ; par elle, les bienfaits augmentent en faveur du sincère qui glorifie
Quiconque célèbre la Naissance de notre Prophète qui est la Porte de la Bonne Guidée, point il ne sera soumis au Règlement des Comptes Demain; alors, honore et glorifie cette Naissance
Quiconque célèbre la Naissance de la Meilleure Créature, en l’occurrence le Plus Louangé (Ahmad) celui-là est comme un martyr ayant combattu à Bedr, et ce, sans illusion
Celui qui fait une dépense à l’occasion de la célébration de son Honorable Anniversaire, en biens, sans gaspillage, fut-ce l’équivalent d’un " dirham "
Celui-là est comme quelqu’un ayant été présent le Jour de " Hunayn " avec patience et le Jour de Bedr, puis ayant soutenu la Meilleure Créature qui facilite la compréhension
Celui qui célèbre la Naissance de notre Prophète qui est la Porte de la Bonne Guidée ne sera pas contrôlé Demain, au moment du Règlement des Comptes désarmant (dans Jazbu).
Si l’on transpose ces deux exemples aux autres domaines de la religion, tout porte à croire que l’on arrivera aux mêmes conclusions : trop de frénésie et un manque de clairvoyance, de discernement.
Encore une fois, loin de moi toute idée de minimiser la Tabaski, je rappelle une certaine intelligence en Islam et, en conséquence, un changement d’attitude.
Baidy DIA